Stella

Bonjour, diversité du web

Vous lisez cet article en utilisant Google Chrome ? C’est fort probable, comme presque tout le monde, mais… Le lisez-vous sur le grand écran d’un bon vieil ordinateur, aux toilettes sur votre téléphone, dans le lit sur votre console ? Ou, même, l’écoutez-vous à l’aide d’une synthèse vocale ? Chrome est partout, certes, mais la diversité des usages pourrait bien sauver la diversité des navigateurs.

Web partout, justice nulle part

La tête qui dépasse

Le web est partout : chez vous dans toutes vos pièces, dans le métro, dans les avions, sur les mers, dans l’espace. Le web est partout : au travail pour travailler, à la maison pour s’amuser, ou l’inverse. Le web est partout : le matin au réveil pour écouter les dernières nouvelles, à midi pour jouer pendant la pause, le soir pour regarder une série, et la nuit pour s’endormir en musique.

Beaucoup de personnes ont travaillé dur pour que le web soit partout. Si on ne parle que de la couche logicielle (c’est injuste pour les trésors d’inventivité du matériel, mais que voulez-vous, il nous faudrait une vie entière pour parler en détail de tous les sujets), on pensera par exemple aux personnes derrière les protocoles du Wi-Fi, les algorithmes de chiffrage, les spécifications de CSS, des parseurs de HTML.

Ah, bah non. En fait, non, pas du tout. On n’y pense jamais. Vraiment jamais.

On clique sur l’icône de Chrome, et furtivement, on ne pense à Google. Qu’on le veuille ou non.

Si son moteur de recherche a révolutionné le monde, Google a pourtant été à la traîne concernant son navigateur. Chrome est né en 2008, soit 5 ans après Safari, 6 ans après Firefox, 13 ans après Opera et Internet Explorer. Il a aujourd’hui tout raflé, laissant les miettes à ses adversaires que les plus jeunes d’entre nous ne connaissent peut-être même pas tous.

La « théorie » du ruissellement

Il est peut-être certains domaines où le ruissellement fonctionne, où une tête de proue ferait redescendre, de proche en proche, la richesse et la reconnaissance à l’ensemble des parties prenantes. Pour les outils du web, ça ne fonctionne pas vraiment.

Pourtant, dans le domaine, Google ferait presque figure de bon élève : l’entreprise met en avant son implication technique et financière pour développer de nombreux logiciels libres, en particulier avec son Summer of Code. De nombreux outils nés chez eux sont libres, et on pourrait difficilement les accuser de ne pas contribuer au monde du logiciel libre.

Pourtant, ce n’est pas suffisant. Certains exemples montrent la cruelle situation dans laquelle sont certains projets libres pourtant utilisés, sans le savoir par une immense majorité des simples utilisateurs du web. Prenons-en deux.

Logo de la faille de sécurité Heartbleed
La faille de sécurité Heartbleed a cruellement mis en évidence le manque de moyens déployés pour maintenir OpenSSL, malgré des milliards d’utilisateurs quotidiens.

Le premier est OpenSSL. Bibliothèque mettant à disposition des outils de chiffrement utilisée massivement, entre autres, par les clients et les serveurs HTTP, c’est une pierre angulaire sans laquelle il serait compliqué de faire fonctionner le web. Pourtant, quand en 2014 une faille de sécurité appelée Heartbleed a été rendue publique, tous les regards se sont soudain braqués sur l’équipe responsable de cet échec. « Équipe » est un grand mot, quand on sait qu’une seule personne travaillait à temps plein sur le logiciel. Et le monde a découvert la précarité d’OpenSSL, perdu parmi tant d’autres briques ignorées bien qu’essentielles.

Le second est cURL, un outil permettant de récupérer le contenu d’une ressource sur un réseau. Tout comme OpenSSL, cURL est installé partout, sur environ 10 milliards de terminaux informatiques. Impressionnant, n’est-ce pas ? Sur quelle « équipe » repose ce formidable outil ? À vrai dire, 95 % du travail a été accompli par une seule personne. Une seule personne, c’est tout ? En fait, c’est même un peu moins. Il a fallu plus de 20 ans de développement avant que cette personne ne soit payée pour travailler à plein temps sur cURL.

Quel rapport avec notre sujet, me direz-vous ? Pourquoi prendre ces deux exemples, à part pour se plaindre, une fois de plus, de l’injustice du monde dans lequel on vit ?

Parce que c’est une source d’espoir.

Nous sommes légion

Le web n’est pas seulement ce que nous laissent voir les navigateurs. Derrière la grande magie du site internet se déploient des dizaines, des centaines d’outils de l’ombre qui ont en charge de faire transiter l’information à travers le monde. Ce sont les rouages de l’horloge, les lutins du Père Noël, les molécules du nuage : toujours là, mais rarement visibles.

Tous ces outils parlent les mêmes protocoles, les mêmes formats, les mêmes normes. Ils discutent entre eux, automatiquement, sans que l’on ait besoin d’autre chose que des langages communs et des procédures interopérables.

Cette magie n’en est pas une. Il a fallu tout le génie et le travail des architectes derrière ces protocoles, formats, normes. Avec une incroyable stabilité, ces technologies ont vu naître et mourir des utilisations incroyablement variées, d’une simple page de texte à des jeux 3D matériellement accélérés. Les bases sont restées assez stables pour qu’un site créé il y a plus de 30 ans s’affiche sans aucun problème dans votre navigateur actuel. Non, ne c’est pas de la magie, ce n’est pas le fruit du hasard. Des gens ont vraiment réfléchi très longtemps à cela. Le fait que cela fonctionne n’est pas normal, c’est une véritable prouesse technique.

C’est la diversité qui, entre autres, donne au web cette sorte de stabilité. Parce qu’il est impossible de faire changer d’un seul coup tous les serveurs, les clients, les pages, les outils utilisés sur le web, il faut bien que chaque partie prenante tente d’assurer une forme de rétrocompatibilité et d’interopérabilité.

Tant que les acteurs sont divers, tant que le rapport de force est largement réparti et équilibré, cette situation peut perdurer. Et la nature (relativement) décentralisée du réseau a longtemps laissé croire qu’il en serait toujours ainsi. Les pays et les entreprises, aussi puissants fussent-ils, n’ont pas encore totalement détraqué cette machine plutôt bien huilée, qui rend service jour et nuit à des milliards d’individus.

Cela ne doit pas non plus nous rendre aveugles. La position centrale de certains pays, comme les États-Unis ou la Chine, montrent bien que la décentralisation et l’équilibre sont loin d’être parfaits. Et bien sûr, comme nous en avons déjà parlé, la position dominante de Microsoft puis de Google ont fait trembler à de multiples reprises un bien commun encore basé en grande partie sur des technologies ouvertes et accessibles.

Mais nous sommes légion.

Tant que nous utilisons, créons et récupérons des données sur le web, avec nos besoins et outils particulièrement variés, nous parviendrons peut-être à faire vivre cette diversité longtemps. Certes, Google est aujourd’hui dans une situation particulièrement prédatrice, en ayant une position très solide à la fois du côté des navigateurs, des OS, des sites et de la rémunération en ligne. Mais ses tentatives d’imposer des changements radicaux sont rarement acceptées sans une critique acerbe et salvatrice et autres acteurs.

Nous sommes légion, c’est super. Mais en toute franchise, chacune et chacun derrière son écran, on fait quoi ?

Faire vivre l’invisible

Face à des entreprises gigantesques, il serait facile de prétendre que l’on ne peut rien faire. C’est pourtant nous qui avons le pouvoir, ensemble. C’est à ce moment que nous revenons aux outils invisibles que tout le monde utilise sans le savoir.

Tout le monde ne peut pas créer des outils utilisés par tout le monde. Mais pour continuer à faire vivre ces outils et apporter un contrepoids nécessaire, tout le monde peut aider celles et ceux qui créent ces outils.

Utiliser les outils, de manière consciente, c’est déjà aider. Tant que ces outils existent et sont très largement utilisés, il sera difficile de faire évoluer le web vers des solutions qui enferment. Bien sûr, malgré cela, on voit émerger un nombre croissant de fonctionnalités limitées à un navigateur particulier. Mais la pauvreté du choix dans les navigateurs ne doit pas s’étendre aux autres utilisations du web.

C’est justement parce que les navigateurs ne sont pas les seules portes d’entrée que le web reste ouvert. On utilise des API, des scrapers et des scripts avec les mêmes protocoles, pour lire les mêmes formats. Et tout reste encore à inventer, autant au niveau des outils que des usages.

Il faut faire fourmiller ces usages. Il ne faut pas avoir peur de sortir des sentiers battus et d’aller au-delà de ce qui est prévu. Les nouvelles idées basées sur les outils actuels assoient à chaque fois un peu plus une diversité que l’on ne peut pas renverser.

Au niveau des navigateurs également, où la bataille semble perdue, on peut continuer à utiliser autre chose que Chrome. Continuer à faire vivre Firefox, même à un niveau très bas, est la seule manière de pousser les créateurs de sites à continuer de le tester, et à ne pas se laisser happer par les « fonctionnalités » spécifiques du navigateur de Google.

Enfin, au-delà de l’usage et du développement d’outils variés, il est possible d’aider ce qui existe. Comme nous l’avons vu, les « équipes » derrière le code sont souvent composées de peu de bénévoles, et toute forme de soutien est extrêmement importante pour donner envie aux créatrices et aux créateurs de continuer.

Être bénévole ne veut pas dire que l’on n’accepte pas d’argent. La meilleure manière d’encourager durablement un projet et de payer les personnes qui le développent. Le code est librement disponible, mais son développement a un coût, ne serait-ce que pour le temps passé. De nombreuses solutions de sponsoring et de dons existent, n’hésitez pas à les utiliser, même pour des montants relativement faibles.

Nous pouvons faire beaucoup de choses. Selon nos moyens, selon notre temps et nos capacités, nous pouvons choisir les méthodes que nous préférons. L’important est de ne pas oublier les diverses possibilités qui nous sont offertes, et d’apporter une estime méritée et nécessaire à leur durabilité. Chaque petit geste compte.

Ensemble, avec nos différences, nous sommes la diversité du web.